VIII
DE SURPRISES EN SURPRISES
— A présent, rien ne peut m’étonner, annonça M. Bouc. Rien ! Si on devait m’apprendre que tous les voyageurs de ce train faisaient partie de la maison Armstrong, je n’en éprouverais aucune surprise.
— Voilà une profonde réflexion, mon ami. Désirez-vous connaître à présent ce que votre bête noire, l’Italien, va nous présenter pour sa défense ?
— Vous songez à nous exposer une de ces mirifiques trouvailles dont vous possédez le secret ?
— Vous devinez juste !
— Que de complications dans la genèse de ce crime !
— Mais non, docteur, tout y est très naturel.
— Si vous trouvez cela naturel…
Les mots manquaient à M. Bouc pour exprimer sa pensée et il leva comiquement les bras en un signe de désespoir.
Poirot avait déjà envoyé chercher Antonio Foscarelli.
Le grand Italien arriva, l’air inquiet.
— Que me voulez-vous ? Je n’ai rien à vous dire… rien… absolument rien !
Et il assena un coup de poing sur la table.
— Mais si, vous avez quelque chose à nous dire, objecta Poirot d’un ton décidé. La vérité !
— La vérité ?
Il lança un coup d’œil embarrassé vers Poirot. Toute son assurance et sa verve lui faisaient faux bond.
— Il est très possible que je la connaisse déjà. Mais nous tiendrons compte de votre spontanéité à tout avouer.
— Vous parlez comme les policiers américains. Avouez ! Voilà tout-ce qu’ils savent dire : Avouez !
— Tiens ! vous avez donc l’expérience de la police de New York ?
— Non ! non ! Jamais ! Elle n’a rien trouvé à me reprocher, mais ce n’est pas faute d’avoir cherché !
— Vos démêlés avec la police remontent à l’époque du drame qui frappa la famille Armstrong, n’est-ce pas ? Vous étiez le chauffeur de la maison ? dit Poirot.
Le détective vrillait ses yeux dans les yeux de l’Italien. L’énorme gaillard se dégonfla comme un ballon sous l’effet d’une piqûre d’épingle.
— Puisque vous savez tout… pourquoi m’interroger ?
— Pourquoi m’avez-vous menti, ce matin ?
— Pour des raisons personnelles. Je n’ai aucune confiance dans la police yougoslave. Ces gens-là détestent les Italiens et ils m’auraient tout de suite accusé.
— Peut-être pas à tort ?
— Non, non ! Je n’ai rien à voir avec le crime de cette nuit. Je n’ai pas quitté mon compartiment une seconde. L’Anglais à la figure longue comme un jour sans pain vous le confirmera. Ce n’est pas moi qui ai tué Ratchett… Cet infâme pourceau… Vous ne possédez aucune preuve contre moi.
Poirot griffonna quelques mots sur une feuille de papier. Il releva les yeux et prononça tranquillement :
— C’est bien. Vous pouvez vous retirer.
Foscarelli hésita, l’air perplexe.
— Comprenez bien que ce n’est pas moi… que je ne pouvais être mêlé à…
— Je vous ai dit de vous en aller.
— C’est un coup monté ! Vous cherchez à me perdre ! Tout cela pour cette fripouille qui aurait dû passer sur la chaise, électrique ! Pourquoi l’a-t-on laissé s’enfuir ? Si c’eût été moi… on ne m’aurait pas raté !
— Mais il ne s’agissait pas de vous… Cet enlèvement d’enfant ne vous concernait nullement.
— Hein ? Que dites-vous ? Cette petite Daisy était la joie de la maison ! Elle m’appelait Tonio, montait dans la voiture et voulait à toute force tenir le volant avec ses petites mains ! Tout le monde l’adorait ! Ah ! la petite chérie !
Sa voix s’adoucissait et des larmes brillaient dans ses yeux. Brusquement, il fit demi-tour et sortit.
— Pietro ! appela Poirot.
Le maître d’hôtel arriva en courant.
— Allez chercher le numéro 10… la dame suédoise.
— Bien, monsieur.
— Encore ! s’exclama M. Bouc. Ah ! non, c’en est de trop, mon cher !
— Il faut aller jusqu’au bout, dussions-nous en fin de compte découvrir que tous les voyageurs ont un mobile pour tuer Ratchett. Après quoi, nous identifierons définitivement le coupable.
— La tête me tourne, gémit M. Bouc, accablé.
Greta Ohlsson fut introduite avec égards par le maître d’hôtel.
Fondant en larmes, elle se laissa tomber sur le siège en face de Poirot et sanglota dans un vaste mouchoir.
— Mademoiselle, ne vous alarmez pas, je vous en supplie, calmez-vous.
Poirot lui tapota doucement l’épaule.
— Nous ne vous demandons qu’un brin de sincérité. Vous étiez la nurse de la petite Daisy Armstrong ?
— Oui… c’est vrai, gémit la pauvre fille. C’était un ange… un ange descendu du ciel !… Son petit cœur débordait de bonté et de tendresse… Et dire qu’elle nous a été volée par ce monstre… il l’a tuée… Et la pauvre mère… et l’autre enfant… qui n’a même pas vécu ! Vous ne sauriez comprendre ! Non, il est impossible que vous vous rendiez compte. Si vous aviez comme moi assisté à tout ce drame… ce matin, j’aurais dû vous apprendre la vérité en ce qui me concerne… mais j’avais tellement peur ! Et en même temps je me réjouissais tant à la pensée de la mort du bandit ! Je songeais qu’enfin il ne torturerait plus d’autres enfants…
« Ah ! je ne puis continuer… les paroles me manquent…
Elle sanglotait convulsivement.
Poirot lui tapota encore l’épaule :
— Là, là, je comprends… Je comprends vos sentiments… Votre interrogatoire est terminé. Il suffit que vous ayez reconnu ce que je sais déjà. Oui, oui, je vous comprends, ma chère demoiselle !
Incapable de rien ajouter à travers ses sanglots, Greta Ohlsson se leva et gagna la porte à tâtons, comme une aveugle. En sortant, elle se heurta contre un homme qui entrait.
C’était Masterman, le valet de chambre.
Il alla droit vers Poirot et s’exprima d’une voix entièrement dénuée d’émotion :
— J’espère ne pas vous déranger, monsieur, mais j’ai cru bon de venir tout de suite vous apprendre la vérité. Pendant la guerre, je fus l’ordonnance du colonel Armstrong qui, ensuite, me prit comme valet de chambre à New York. Je m’excuse de vous avoir caché ce détail. Je pense, monsieur, que vous ne soupçonnez pas Tonio d’avoir commis le crime de cette nuit. Le pauvre ne ferait pas de mal à une mouche. Et je jure qu’il n’a pas quitté le compartiment de toute la nuit. Il n’a donc pu tuer Ratchett. Tonio est Italien, certes, mais il n’a rien de commun avec ces bandits dont on parle dans les romans.
Il fît une pause.
Poirot le regarda longuement :
— C’est tout ce que vous avez à dire ?
— C’est tout, monsieur.
Il y eut un silence. Comme Poirot n’ajoutait rien, Masterman salua et quitta le wagon-restaurant d’une allure aussi discrète qu’il y était entré.
— Voilà qui est plus prodigieux qu’un roman policier, déclara le docteur Constantine.
— Je partage votre avis, appuya M. Bouc. Sur les douze voyageurs de ce wagon, neuf sont convaincus d’avoir été mêlés, à un titre quelconque, à l’affaire Armstrong. Qu’allons-nous apprendre maintenant ? Ou plutôt qui allons-nous démasquer ?
— En réponse à votre question, voici notre confrère américain, Mr. Hardman, lui dit Poirot.
— Vient-il, lui aussi, faire des aveux ?
Avant que Poirot ait pu répondre à son ami, l’Américain atteignait la table et, en s’asseyant, prononça d’une voix nasillarde :
— Que se passe-t-il donc dans ce train ? Ne dirait-on pas un asile d’aliénés ?
Poirot cligna des yeux :
— Etes-vous bien sûr, monsieur Hardman, de n’avoir pas été jardinier chez Armstrong ?
— Ils n’avaient pas de jardin.
— Ou bien maître d’hôtel ?…
— Je n’ai pas les belles manières que comporte cet emploi. Non, à aucun titre je n’ai habité la maison Armstrong… mais je commence à croire que je constitue une exception dans ce train. Dites-moi, pouvez-vous m’expliquer ce phénomène ?
— C’est curieux, en effet, acquiesça Poirot avec un sourire.
— Dites plutôt que c’est inconcevable ! déclara M. Bouc.
— Possédez-vous sur l’assassinat de Ratchett une opinion personnelle ?
— Non, monsieur. J’avoue n’y rien comprendre et je me perds en conjectures. Il va de soi que ces gens-là ne peuvent être tous incriminés, mais je serais bien embarrassé de nommer le coupable dans la bande. Comment diable vous y êtes-vous pris pour découvrir le pot aux roses ? Voilà ce qui m’intrigue.
— J’ai tout simplement réfléchi.
— Laissez-moi vous dire que vous êtes un malin. Oui… un rude malin ! Je suis prêt à le proclamer devant le monde entier !
Mr. Hardman se pencha en arrière et regarda Poirot avec admiration :
— Excusez-moi, mais personne ne s’en douterait en vous voyant. Je vous tire mon chapeau, monsieur Poirot.
— Vous êtes trop aimable, monsieur Hardman.
— Pas du tout. Je m’incline devant votre supériorité.
— Ce problème n’est pas entièrement résolu, dit Poirot. Nous ne tenons pas encore le nom du meurtrier de Ratchett.
— Néanmoins, tant de finesse de votre part me dépasse. Sans parler de moi-même, il y a encore deux personnes sur lesquelles vous n’avez rien deviné jusqu’ici : la vieille dame américaine et la femme de chambre. Sans doute les tenez-vous hors de tout soupçon ?
— A moins que nous ne puissions les comprendre dans notre collection en qualité de… lingère et cuisinière de la famille Armstrong.
— Rien au monde ne peut me surprendre désormais ! s’exclama Mr. Hardman, résigné. Il me semble que je vis parmi des fous.
— Ah ! mon cher Poirot, vous poussez le jeu un peu trop loin, objecta M. Bouc.
Poirot se tourna vers lui :
— Vous n’y comprenez rien ? Voyons, dites-moi un peu, savez-vous qui a tué Ratchett ?
— Et vous ? riposta M. Bouc.
— Oui, dit Poirot. Je le sais depuis un moment déjà. C’est si simple que cela saute aux yeux. Je m’étonne que vous ne le voyiez pas. Et vous, monsieur Hardman ?
Le détective hocha la tête :
— Ma foi, non, je ne puis dire qui est l’assassin.
Après quelques secondes de silence, Poirot se tourna vers Mr. Hardman :
— Voudriez-vous avoir l’obligeance de réunir ici tous les voyageurs, monsieur. Hardman ? Deux solutions se présentent à mon esprit et je voudrais les exposer devant tout le monde.